La fin de l'édition
Giovanni Calabrese
Le commerce de livres en ligne a résolu le problème essentiel de la librairie traditionnelle, celui des murs. Car on a beau s’appeler fnac, Furet du Nord, Barnes and Nobles ou Renaud-Bray, il arrive un moment où il faut loger les nouveaux arrivages sur les rayons, qu’on doit par conséquent libérer de leurs anciens locataires. Internet permet donc aux librairies virtuelles, reliées aux sources mêmes de fabrication et d’entreposage des livres, éditeurs et distributeurs, d’offrir partout sur la planète tout ouvrage existant. Je décris là, notez bien, une simple phase du processus, employant encore des mots devenus inadéquats, dans la mesure où, à la vérité, la fabrication et le stockage auxquels je fais allusion, les volumes eux-mêmes dont je parle, auront bientôt perdu leur lourdeur matérielle. Le projet de numérisation des livres entrepris par Google et par toute une série d’autres agrégateurs de contenu n’est qu’une étape dans la transformation globale au bout de laquelle tous les textes du monde, tous ceux qui existent en tout cas, héritage du passé ou résultat ininterrompu de la logorrhée de la civilisation, écrite, orale, musicale ou illustrée, auront une existence impalpable et éternellement disponible quelque part entre deux terminaux électroniques. Si, dans un premier temps, le commerce en ligne modifie la nature de la librairie, le livre électronique modifie celle de la bibliothèque, qui souffre du même problème des limites. Car ni la grande bibliothèque de France ni celle du Congrès ni celle d’Alexandrie ne peuvent contenir tous les livres, sauf, comme c’est le cas, à les faire entrer dans l’ordre de l’immatériel. Plus: le livre électronique frappe au fond d’obsolescence librairie et bibliothèque classiques dans la mesure où la «denrée mentale», comme disait Mallarmé, peut désormais passer directement d’un esprit à l’autre.
La technologie électronique a du même coup résolu un important problème des auteurs, celui des éditeurs. On sait au demeurant que les éditeurs n’ont jamais eu bonne réputation. Un collègue me disait récemment que, selon telle enquête d’opinion, dans l’échelle du prestige et de la respectabilité des professions, l’éditeur arrive au bas de la hiérarchie, quelque part non loin des politiciens et autres usurpateurs. Jusqu’ici c’était un mal nécessaire puisque, parfois, il pouvait avancer de l’argent à des écrivains impécunieux, par exemple, ou tirer de l’ombre le génie inconnu. Mais on s’apercevait vite finalement qu’il ne parlait qu’argent, qu’il était d’une ignorance et d’une insensibilité crasses, qu’il mentait, ne tenait pas parole, qu’il modifiait les textes sans en prévenir l’auteur et qu’il commettait ce faisant erreurs et contresens. Dans la biographie récente de Henri F. Ellenberger (p. 231), Andrée Yanacopoulo raconte ainsi que la première édition allemande du grand œuvre The Discovery of the Unconscious (La découverte de l’inconscient) devait, on le comprend, consterner l’auteur: on avait mis les illustrations du second volume dans le premier et inversement, l’index original avait été remplacé par un autre, inutilisable, et on avait oublié les cinq dernières pages du livre. Un éditeur peut faire beaucoup de dégâts. Sur le thème financier, chaque génération d’écrivains et d’observateurs littéraires s’indigne de ce que, dans la répartition du revenu des ventes, l’auteur ne récupère que 10% du prix de détail, là où l’éditeur en empoche 35% (dont 20%, il est vrai, vont déjà à l’imprimeur). Nathalie Collard (Cyberpresse, 25 février 2009) souligne dans ce sens que «c’est l’auteur qui a eu l’idée d’un livre, qui s’échine sur sa table de travail, qui cherche, qui doute, qui sue… Et à la fin c’est lui qui retire le moins de la vente de son livre. Ce n’est pas normal.» Je ne sais pas ce que veut dire «normal» et je laisserai sans description le passage de l’«idée du livre» (ou de ce qu’on appelle encore manuscrit) au livre proprement dit, me contentant de noter que, souvent, l’auteur et l’éditeur sont deux pauvretés qui se rencontrent et que, entre eux, il ne vaut pas la peine de faire un concours d’injustice. C’est ici le moment de rappeler que Brassens chantait: «Ah c’est pas joli, ah c’est pas poli/Ah une fesse qui dit merde à l’autre.» Mais enfin, peu importe, l’essentiel est que l’éditeur devient à son tour une pièce superflue du mécanisme.
On peut penser que je force le trait, ce qui est peut-être vrai, je lis pourtant ceci sous la plume de la femme de lettres Dominique Blondeau: «Depuis des siècles, le monde de l’édition est resté immuable. Les éditeurs contrôlaient tout depuis l’acceptation des manuscrits jusqu’à la distribution des livres. Aux auteurs dissidents qui voulaient échapper à cette pratique obligée, il ne restait que l’auto-édition à des prix prohibitifs et des obstacles à la distribution quasi infranchissables. Mais voici que grâce à la révolution informatique, une nouvelle voie s’offre aux auteurs qui ne veulent pas passer par la filière rigide des éditeurs. En effet, internet apporte une solution originale, pratique et gratuite aux auteurs qui veulent s’affranchir de toute entrave» (L’Unique, septembre 2007, p. 4). «Échapper à cette pratique obligée», à une «filière rigide», «s’affranchir de l’entrave»: le ton est bien à la libération. L’autrice ajoute qu’on trouvera sur le site lulu.com tout ce qu’il faut pour passer de la possibilité à l’acte: «L’auteur devient aussi l’éditeur» — désormais inutile. Je n’entre pas, là non plus, dans la cuisine de l’auto-édition, mais je note que, sur le site mentionné, on laisse entrevoir que la récompense pour l’affranchissement n’est pas seulement esthétique, psychologique ou morale, elle est aussi pécuniaire: «Vendez votre livre à travers le monde», y lit-on, ce qui fait quand même un bassin démographique considérable. Et pour ajouter au plaisir de la libération, on évoque la satisfaction de faire aussi œuvre sanitaire utile: «Plus j’avançais dans mon projet, dit Mme Blondeau, plus je me rendais compte que je travaillais aussi pour l’environnement. Plus de pilonnage, donc plus de gaspillage de papier. Ni de stocks de livres qui moisissent dans un entrepôt» (Livre d’ici, novembre 2007, p. 14). Je m’empresse quand même de préciser que le type d’auto-édition dont il est question ici aboutit néanmoins à un document imprimé, mais ce n’est là qu’une fantaisie qui n’a rien d’obligatoire, et qu’on peut donc considérer comme une forme intermédiaire du livre numérique qui se passe d’incarnation.
On oppose en général au raz de marée électronique et à l’invasion du virtuel que la résistance viendra des exigences du corps. Car c’est par le corps que nous rencontrons le livre, objet-corps lui-même, qu’on fait sien, qu’on transporte, qu’on feuillette, qu’on annote, qu’on compare à son voisin dans un même geste, dans lequel on s’absorbe selon un rituel physique variable mais essentiel, etc. Cela est vrai et, dans ce sens, personne ne semble vraiment inquiet pour l’avenir du livre, tant il est vrai que même à son égard la charnalité du monde est décisive. La signification de l’immatérialisation du livre n’en est pas moins inquiétante, car celle-ci déteint sur tout le reste et le fait oublier. Je vois pour ma part dans la fascination qu’on a pour elle un double syndrome que les possibilités technologiques actuelles exacerbent. Le premier est celui du besoin panique de reconnaissance. Le second traduit la peur ou le refus du jugement.
À la fin des années 1960, Andy Warhol prédisait que tout le monde aurait à l’avenir quinze minutes de célébrité. Les nouvelles technologies de l’information et de la communication ne lui ont pas donné tort. Pourtant sa prévision traduit mal ce qui se passe aujourd’hui. Car la demande de célébrité est de nos jours impérieuse — ne dispose-t-on pas de tous les moyens de l’obtenir? — et, en raison du flux continu de la concurrence mondiale en cette matière, elle doit être constamment relancée. Par demande de célébrité, je veux décrire cette position où, seul, on s’adresse à tous, de qui on attend une reconnaissance salutaire. Je crois que c’est cela qui s’exprime à travers blogs, forums, sites personnels où, comme le dit également d’une certaine façon le site lulu.com, on a le monde à ses pieds. Regardez-moi, lisez-moi, achetez-moi! crie-t-on de partout à la planète entière. Mais la distance, si infime paraisse-t-elle aux yeux du fantasme, entre la possibilité technique d’atteindre son objectif et le résultat réel persiste, le désir, tel un inévitable coitus interruptus, est sans cesse déçu et donc exaspéré. L’amitié de quelques-uns, le respect de quelques autres, leur confiance, le dialogue avec eux, leur simple présence à nos côtés n’arrivent plus, je ne dis pas à combler notre besoin de reconnaissance, mais même pas à le calmer. La proximité au reste est délestée de toute valeur: le salut viendra du monde entier ou il ne viendra pas.
Pour ramener mon commentaire à la question du livre, je dirai que cette reconnaissance passe traditionnellement par la pratique du choix. Le choix est le précipité du jugement. Il est bon à cet égard de citer ici un extrait de Pierre Grassou, une nouvelle de Balzac qui raconte la triste réussite d’un artiste médiocre. Le début de la nouvelle parle de l’Exposition des ouvrages de sculpture et de peinture et le narrateur regrette que, depuis 1830 (la nouvelle est de 1839), ce salon perde tout intérêt. Pourquoi? «En offrant autrefois l’élite des œuvres d’art, le Salon emportait les plus grands honneurs pour les créations qui y étaient exposées. Parmi les deux cents tableaux choisis, le public choisissait encore: une couronne était décernée au chef-d’œuvre par des mains inconnues. Il s’élevait des discussions passionnées à propos d’une toile. […] Aujourd’hui, ni la foule ni la critique ne se passionneront plus pour les produits de ce bazar. Obligées de faire le choix dont se chargeait autrefois le jury d’examen, leur attention se lasse à ce travail; et, quand il est achevé, l’Exposition se ferme. […] Au lieu d’un tournoi, vous avez une émeute; au lieu d’une exposition glorieuse, vous avez un tumultueux bazar; au lieu du choix, vous avez la totalité.» En transposant les choses, il me semble que l’on puisse dire que les quatre murs d’une librairie enjoignent au libraire de choisir, de même au bibliothécaire. Ce choix n’est pas arbitraire, mais résulte d’un ensemble de critères qui font appel aux compétences, aux connaissances, à une certaine part de la culture, que le public sanctionnera ou cautionnera en choisissant encore dans cette première sélection. De même, l’éditeur choisit des manuscrits et, de ceux-là, les uns féconderont les esprits, les autres, non. La culture résulte de cet ensemble de choix, c’est-à-dire d’administration des limites.
Bien sûr on peut se révolter contre ces choix et contre ceux qui les imposent, par exemple en en proposant d’autres. Les nouvelles technologies permettent d’aller dans un tout autre sens, celui de se passer de toute forme de choix, d’échapper en somme au jugement. On se passera donc de l’éditeur, du libraire, du bibliothécaire, du critique, éventuellement du professeur, comme dans l’auto-médication on se passe du médecin. Directly to the consumer. Du producteur au consommateur, comme dans l’expérience épistolaire que poursuit Marie Laberge en envoyant directement aux lecteurs (qui auront payé) les lettres de son personnage (il est vrai que, dans ce cas, les lettres sont bien concrètes). L’auteur peut enfin s’entretenir seul à seul avec son lecteur, d’esprit à esprit, de virtualité à virtualité, l’un et l’autre libérés aussi bien du poids de la réalité du livre que de ces formes encombrantes de médiation qui incarnent le travail quotidien des systèmes de significations et d’interprétation qu’on appelle culture.